Mon chien Stupide (West of Rome)

traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent

John Fante

Christian Bourgeois - 1987 (1985 pour l'édition originale)

155 pages

 (lu entre le 21 et le 25 septembre 2019)

Avis

J'ai toujours eu un faible pour les personnages de losers (oui, oui, il n'y qu'un seul o : voir ici), mal dans leur peau, peu sûrs d'eux-mêmes, persuadés qu'ils sont de rater plus souvent qu'à leur tour tout ce qu'ils entreprennent. Peut-être parce que j'ai parfois l'impression qu'ils me ressemblent ? Donc, le personnage de Henry Molise ne pouvait que me faire craquer, d'autant plus qu'il est écrivain wink. Bon, d'accord, son premier roman a été un best-seller, mais c'était il y a longtemps, et depuis il végète entre petits boulots de scénariste mal payé et allocations de chômage. De plus, il n'y a pas que sur le plan professionnel que c'est la mouise : son couple bringueballe plus qu'il ne court et ses quatre enfants lui apportent plus de soucis que de réconfort. Ils quitteront d'ailleurs un à un le domicile familial, abandonnant leurs parents au syndrome du nid vide.

Bref, on l'aura compris, ce roman était bien parti pour un plongeon dans la déprime, et l'incipit (voir ci-dessous) a le mérite de nous mettre tout de suite dans le bain. Et on se réjouit que le bouquin fait à peine cent cinquante pages. Mais voilà, c'est sans compter sur le talent de John Fante, qui n'a pas son pareil pour naviguer subtilement entre coups de blues et sursauts d'espoir : ce livre est un subtil équilibre entre ironie, tragique et émotion. Et l'on se surprend à regretter qu'il ne compte pas plus de pages, raison pour laquelle je lui ai finalement retiré une étoile wink.

Le titre original - A l'ouest de Rome - peut surprendre, mais il se justifie en fait pleinement : Rome est pour Henry Molise le symbole d'un nouveau départ, d'une vie enfin réussie. Il évoque donc très souvent la Piazza Navona, et il envisage souvent de tout plaquer pour retourner au pays de ses origines. A la page 82, alors qu'il se résume en quelques lignes, Molise est très clair :

Marche sur la plage avec un gros chien stupide et dangereux. Rabat-joie dans toutes les soirées, évoque sans cesse le bon vieux temps. Picole tous les soirs en regardant les débats télévisés. [...] Parle obsessionnellement de Rome.

Alors, pourquoi avoir traduit le titre original par Mon chien Stupide ? Il s'agit bien sûr d'un personnage important du roman, mais de là à en faire le titre... Et bien c'est à la page 46 que se trouve la justification : Stupide est vraiment le pivot autour duquel s'articule l'histoire, et le traducteur n'a nullement trahi l'auteur.

Je savais pourquoi je voulais ce chien. [...] J'étais las de la défaite et de l'échec. Je désirais la victoire. Mais j'avais cinquante-cinq ans et il n'y avait pas de victoire en vue, pas même de bataille.[...]. Stupide incarnait le triomphe sur d'anciens fabricants de pantalons qui avaient mis en pièces mes scénarios[..] Il incarnait mon rêve d'une progéniture d'esprits subtils dans des universités célèbres, d'érudits doués pour apprécier toutes les joies de l'existence. [...] il apaiserait la douleur, panserait les blessures de mes journées interminables, de mon enfance pauvre, de ma jeunesse désespérée, de mon avenir compromis.

Allez, ne soyez pas stupide, lisez ce très bon roman ! Et je vous rassure : si ce livre ne se termine pas sur un happy end endiablé, vous serez empli d'une douce et sereine mélancolie en le refermant.

L'avis d'autres blogueurs

Pour Margaud Liseuse : Un bon livre, qui dérange et qui fait grincer des dents. Fabuleusement écrit par un virtuose des mots. Pour Yuyine, il s'agit d'une belle tragicomédie sur différentes crises individuelles avec un savant mélange de compassion, de lucidité et de piquant. Surmesbrizees, même si elle a d'abord failli abandonner sa lecture après les premières pages, parle d'une plume talentueuse. Pour Du soleil sur la page, c'est drôle, émouvant, cynique aussi et surtout,  réaliste.Pour le canapé rouge, c'est un livre magnifique, émouvant, drôle et triste à en pleurer tout à la fois. Bref, il a adoré !

L'avis de Nathalie est plus partagé, trouvant notamment le récit trop elliptique quant à certains personnages.

Ailleurs sur la Toile

Pour Alex Beaupain (dans Le Monde) : La simplicité de ce livre fait que, comme pour une chanson ou un album, il nous faut des années avant de comprendre quel grand roman c'est.

Enfin, je ne peux que vous conseiller la très fine analyse parue sur le buzz littéraire.

Challenges

Deux raisons pour moi de lire ce roman. Tout d'abord, je savais que j'aurais l'occasion d'aller voir au cinéma l'adaptation qu'en a réalisée Yvan Attal, et je préfère toujours lire le livre avant de voir le film que l'inverse. Et puis, c'était un choix judicieux (moins de 200 pages wink) pour le Mois Américain organisé par Titine. Hélas, je l'aurai critiqué trop tard...

Incipit

C’était janvier, il faisait froid et sombre, il pleuvait. J’étais las et déprimé, mes essuie-glaces ne fonctionnaient pas et j’avais la gueule de bois après une longue soirée de beuverie et de discussions avec un réalisateur millionnaire qui voulait me faire écrire le scénario d’un film sur un couple de gangsters « à la manière de Bonny and Clyde, avec de l’esprit et de la classe ». Aucun salaire n’était prévu. « Nous serons associés, cinquante-cinquante. » C’était la troisième proposition de ce genre qu’on me faisait en six mois, un signe des temps très décourageant.

Quatrième

Un énorme chien à tête d'ours, obsédé et très mal élevé, débarque un soir dans la famille en crise d'Henry J. Molise, auteur quinquagénaire raté et désabusé. Dans leur coquette banlieue californienne de Point Dume, ce monstre attachant s'apprête à semer un innommable chaos. Un joyau d'humour loufoque et de provocation ravageuse.

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