E comme Elections

Mille excuses : je pense que pour ce soixante-treizième devoir du Goût, j’ai été un peu long… Merci à celles et ceux qui me liront jusqu’au bout 😉 .

Il me semble que Lakevio a déjà donné cette toile comme sujet de devoir.
Mais j’aime ce mur.
Je le connais ce mur…
Je connais même le trottoir et le caniveau qui le bordent.
Et vous ?
Si ce mur vous inspire, dites-le lundi…

Le mur semblait avoir été là de toute éternité. Ils savaient bien sûr que c’était impossible. Il avait bien dû être construit un jour ou l’autre. Il y a longtemps. Très longtemps. Mais un jour ou l’autre. Ce qui les intriguait le plus, c’était de savoir qui avait construit ce mur. Etait-ce leurs ancêtres, pour se protéger d’un danger extérieur ? Mais lequel ? Ou bien était-ce un ennemi extérieur qui les avait enfermés ? Pourquoi ? Et qu’y avait-il derrière ce mur ? La plupart d’entre eux se posaient la question, mais aucun n’en connaissait la réponse.

Il y a un millier d’années, leurs archives avaient flambé. Les experts avaient conclu à un incendie accidentel. Leur rapport n’avait toutefois pas convaincu tout le monde. Ce qui est certain, c’est que pas un seul d’entre eux n’avait connu la construction du mur. Et au fil des siècles, la tradition orale s’était effilochée et chaque brin racontait une histoire différente.

Par ailleurs, ce mur constituait la pierre angulaire de leur vie politique. Il n’y avait chez eux aucune lutte de classes, mais ils s’affrontaient férocement à propos des moyens à mettre en oeuvre pour découvrir ce qu’il y avait au-delà du mur. Les Bulldozers préconisaient de construire un bélier pour l’abattre. Il y a trente ans, après avoir été au pouvoir pendant vingt ans sans avoir réussi à construire une machine suffisamment solide pour ébranler le mur, ils furent envoyés dans l’opposition par les Alpinistes. Ceux-ci défendaient l’idée de construire une échelle suffisamment haute que pour passer au-dessus du mur. Vingt ans plus tard, ils n’avaient toujours pas réussi à concilier hauteur et stabilité. On ne comptait plus le nombre de chutes mortelles. A leur tour, ils cédèrent les rênes du pouvoir. Ce furent les Taupes qui les remplacèrent. Hélas, leurs efforts pour passer en dessous du mur furent vains. Plus ils creusaient profondément, plus leur cote de popularité baissait dans la population. Au bout de dix ans, ils n’avaient toujours pas réussi à atteindre les fondations du mur.

C’était ce matin que les élections avaient eu lieu. Comme à chaque fois, les différents partis avaient procédé à une campagne d’affichage massif sur le mur. Les Bulldozers prétendaient avoir perfectionné leur bélier. Ils avaient ajouté un capuchon de métal au madrier de leur engin de destruction, et ils prétendaient qu’ils parviendraient à venir à bout du mur. A force de chuter des échelles et dans les sondages, les Alpinistes avaient renoncé à se présenter. Tout comme les Taupes, dont le moral était au plus bas. Bref, il y a un mois, on s’attendait à un score sans partage pour les Bulldozers. Mais c’était sans compter l’émergence inattendue d’un nouveau parti, les Fatalistes, qui soutenaient que trop de temps avait été perdu avec ce mur et qu’il était temps de reprendre une vie normale.

Surprise le soir de la proclamation des résultats : Bulldozers et Fatalistes avaient obtenu le même nombre de voix : 410.000 exactement. Ce fut la panique dans les états-majors : la population était devenue ingouvernable. Aucun des deux partis n’avait la majorité et il était inconcevable qu’ils fassent la moindre concession pour former un gouvernement d’union nationale. C’est lors de la présentation de ces résultats par le porte-parole du ministère de l’intérieur qu’un journaliste posa la question qui tue : n’y avait-il pas 820.001 votants ?A qui était allée la voix manquante ? Chacun des deux partis vitupéra, clama qu’on leur avait volé cette élection. On se rendit à l’évidence, il fallait tout recompter !

C’est lors de ce recomptage que l’on se rappela qu’il y avait en fait trois partis qui s’étaient présentés aux élections : les Bulldozers, les Fatalistes… et la Solution. Comme cette dernière liste ne comptait qu’une candidate et qu’elle n’avait pas fait campagne, c’était compréhensible qu’on l’ait oubliée. Le Conseil d’Etat se réunit longuement et statua finalement qu’à circonstances exceptionnelles il fallait une solution exceptionnelle : ce serait donc à la Solution de résoudre le problème.

Le jour de la prestation de serment de la nouvelle Première Ministre, on vit se présenter une frêle jeune fille de dix-huit ans, tout juste majeure. Elle s’approcha du mur pour une brève allocution. « Pourquoi toujours vous focaliser sur les problèmes plutôt que sur les solutions ? Pendant des cetaines d’années, vous n’avez jamais parlé que du mur, et jamais de ceci. » Elle désignait un renfoncement rectangulaire dans le mur. « Ceci est une porte, poursuivit-elle, et il suffit de l’ouvrir pour franchir le mur. »

Ce qu’elle s’empressa de faire. On la revit plus jamais.

Cet article a 8 commentaires

  1. J’adore !
    La simplicité plutôt que le simplisme !
    Trouver des solutions plutôt que des coupables ou des problèmes.
    Bon, tu mets le doigt sur la vanité de nombre de propositions des uns ou des autres, j’espère qu’ils ne seront pas vexés…

  2. heure-bleue

    J’adore aussi et je sens que nos gouvernements respectifs devraient lire ta note.

  3. Yvanne

    Belle histoire pleine de bon sens ! Il semblerait que personne n’a voulu de la solution. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? 😉

  4. alainx

    Comment ça un peu long ? Pas du tout !
    Au contraire cette courte fable ou brève nouvelle et pleine d’enseignement très intéressants.
    J’ai vraiment beaucoup aimé !
    C’est presque un petit bijou de citoyenneté !

  5. Célestine

    Excellent comme toujours !
    Les fictions futuristes m’ont toujours botté, depuis que j’ai découvert Huxley, Wells, Barjavel à 15 ans.
    Et le côté parabolique est tellement jouissif. C’est vrai que la politique, c’est tout à fait ça.
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

  6. Passion Culture

    Merci à tous et toutes pour vos commentaires. Le plus amusant, c’est que quand j’ai écrit ce texte, je n’avais aucun autre objectif que m’amuser avec l’aveuglement qui empêche de voir ce qui saute aux yeux, un peu comme dans La lettre volée de Edgar Allan Poe. Et quand je me suis relu, j’ai réalisé que c’était une belle métaphore de la politique 😉 !

  7. Gwen

    Oui ! Pourquoi faire simple puisqu’on peut faire compliqué ? Quelle belle leçon de vie donnes-tu à nos gouvernants… mais aussi à leurs détracteurs de l’opposition qui ont tous LA solution ! !

    1. Passion Culture

      Plus c’est compliqué, mieux c’est ! Ainsi, nous aurons plus de (mal)chance de ne rien comprendre à ce qui nous arrive 🙁 .

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