B comme Beurre

Pour ce septante-deuxième devoir du Goût, j’aurais bien intitulé mon billet M comme Margarine (je viens d’ailleurs de voir que Adrienne a eu la même idée), mais voilà, j’ai déjà utilisé M il y a deux jours dans M comme Musique.

« Le beurre frais pour tous. »
Ainsi salua-t-on l’arrivée de la margarine après le siège de Paris.
Bien sûr, ça ne sert pas qu’à se laver les cheveux même si on fait croire aujourd’hui que c’est excellent pour la santé du cheveu pour peu qu’on lui adjoigne un parfum de rose, la puanteur du monoï et une bonne dose d’optimisme pour en faire la publicité.
Mais je suis sûr que pour beaucoup, la margarine rappelle des souvenirs moins « bio » et diététiques que ceux censés venir à l’esprit aujourd’hui.
Ce serait bien si vous en faisiez part à vos camarades de blogs, tous ceux qui ont encore le courage de vous lire et surtout d’écrire…

J’avais dix-huit ans quand mon père est mort. J’aurais voulu entamer des études supérieures, mais ma mère était incapable de s’occuper seule de la ferme. J’ai donc troqué mes rêves d’avocat contre des bouses de vaches. Ou, pour être plus précis, contre des hectolitres de lait, que je revendais à la laiterie locale, qui les transformait en bon beurre. Le travail était pénible, il fallait se lever tôt, se coucher tard, et il était hors de question de prendre les moindres vacances. Mais je m’y suis peu à peu habitué et j’ai même finalement pris goût au travail au grand air. Et puis, le beurre de la région ayant bonne réputation, il se vendait comme des petits pains (que l’on tartinait de beurre) et la laiterie payait bien le lait que je lui vendais. Bref, je faisais mon beurre et en quelques années j’avais amassé un joli petit magot.

N’étant pas né le cul dans le beurre, j’ai dû travailler avec acharnement pour avoir enfin la possibilité de profiter de la vie. J’ai agrandi mon cheptel et engagé du personnel pour s’en occuper. J’allais encore parfois à l’étable au moment de la traite, mais c’était uniquement pour vérifier que tout se passait bien. Dorénavant, je ne commençais jamais mes journées avant neuf heures et j’étais rentré chez moi aux environs de dix-huit heures. Hélas, ma mère était entre-temps décédée à son tour, et je passais mes soirées en solitaire devant la télévision.

Je n’en pouvais plus de cette solitude. J’ai même failli m’inscrire à L’amour est dans le pré. Je ne sais pas ce qui m’en a empêché. Ou plutôt si, je ne le sais que trop bien. C’est Ginette qui m’en a empêché. Ginette, la fille du patron de la laiterie. Ginette, fraîchement sortie d’une école de commerce de la capitale et que son père venait de nommer directrice du département Beurre de sa société. Que n’aurais-je pas fait pour obtenir un seul sourire de sa part. Hélas, elle me jetait à peine un regard, me prenant de haut, me considérant comme un bouseux alors que cela faisait des mois que je n’avais plus enfilé mes bottes. Pour essayer de la conquérir, j’ai revendu ma ferme et me suis fait engager comme responsable du service Qualité de la laiterie.

C’est à ce moment là que l’industrie margarinière a mis le turbo pour booster ses ventes. Elle a réussi à faire publier des études semblant prouver que, médicalement parlant, la margarine est meilleure pour la santé que le beurre. Question de cholestérol, paraît-il. Ajoutez à cela un prix de vente vachement plus bas et vous aurez compris que les consommateurs ont commencé à mettre le beurre au frigo et à se ruer sur la margarine. En conséquence de quoi la laiterie a traversé de graves difficultés financières et a dû procéder à une restructuration de son personnel. Comme j’étais le dernier engagé, je me suis retrouvé au chômage. Sans bien sûr un seul mot de compassion de la part de Ginette.

De dépit, je me suis installé en ville et j’ai moi aussi délaissé le beurre au profit de la margarine. Que j’allais acheter à l’épicerie du coin. Où j’ai fait la connaissance de Colette, la gentille serveuse du rayon crèmerie. Nous nous sommes tout de suite plu. Un an plus tard, nous étions mariés. Avec l’argent qui me restait de la vente de la ferme, j’ai racheté l’épicerie et je vends la margarine que je ne ne mets pas sur mes tartines.

Cela fait plus de quarante ans que ce bonheur dure. A force de revoir mes prétentions à la baisse, j’ai réussi à obtenir la margarine, l’argent de la margarine et le sourire de la crémière.

Cet article a 9 commentaires

  1. Quel est le plus important ?
    La margarine ?
    L’argent de la margarine ?
    Le sourire de la crémière.
    Et tu sais qu’un sourire de crémière, c’est rare.
    Je le sais, j’allais chez celle de la rue Rambuteau et je ne l’ai jamais vu sourire en vingt ans…

    1. Passion Culture

      Le sourire, bien sûr 🙂 !

  2. Adrienne

    euh… c’est une fiction, je suppose?

  3. Praline

    Fiction ou pas, c’est une histoire émouvante.

  4. Passion Culture

    Pour Adrienne et Heure Bleue : au temps pour moi 🙁 . J’ai fait ce que je reprochais à mes étudiants : ne pas lire les consignes jusqu’au bout. Je n’avais pas fait attention que c’était de souvenirs que parlait la proposition. Emporté par la force de l’habitude, je me suis lancé dans la fiction 😉 .

  5. Gwen

    Bien sûr que je me suis moi aussi posé la question ! Ta fiction tient la route
    … et mange du beurre !

  6. Yvanne

    C’était quand même un peu cousu de fil blanc tes histoires d’amour. Surtout avec Colette ! 🙂 Tu nous as un peu tartiné de margarine. Mais je te tire quand même mon chapeau : c’est drôlement bien ficelé et plein d’humour. Bravo Passion !

    1. Passion Culture

      Merci !

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