Les Majas

A l’occasion de son soixante-septième devoir, le Goût se risque à affronter la censure. Mais bon, heureusement, ce devoir ne se déroule pas sur Fesse de Bouc.

Comment diable Francisco Goya, qu’on connaissait plus austère s’y est il pris pour passer de cette vision :

À celle-ci :

Je me demande, moi aussi comment il a fait et pourquoi, il s’est donné la peine de dévêtir cette dame.
Mais bon, comme dit le héros de « 2001, a space Odyssey » à la fin de la nouvelle « J’aurais bien une idée… »
À lundi, pour savoir comment, selon vous, il a pu s’y prendre…

A mon âge, plus grand chose ne m’étonne. Mais ce week-end, avec les consignes pour son devoir, le Goût a réussi à me surprendre. Non pas tant par la salacité de sa proposition que par son apparente ignorance des détails de l’invention du goyascope. Bon, les experts ne sont pas d’accord entre eux quant à l’identité du modèle : s’agit-il de la treizième duchesse d’Albe, María Cayetana de Silva, qui fut la maîtresse de Goya ou de Pepita Tudo, maîtresse du premier ministre Manuel Godoy  ? Cette seconde hypothèse est sans doute la plus vraisemblable, mais après tout peu importe.

Il y a par contre unanimité pour dire que la Maja nue  (peinte entre 1795 et 1800) est antérieure à la Maja vêtue (peinte entre 1802 et 1805). La question n’est donc pas de savoir pourquoi Goya s’est donné la peine de dévêtir cette dame, mais pourquoi il a décidé de la rhabiller !

La réponse donnée par les historiens tient la route : tout simplement parce que son audace picturale risquait fort de conduire Francesco Goya au bûcher. La Maja nue était donc abritée au sein du cabinet secret de Manuel Godoy (oui, l’amant du modèle présumé du tableau). Et pour plus de sécurité, cette peinture était dissimulée, grâce à un ingénieux mécanisme coulissant, derrière sa réplique habillée ! Cela n’empêcha pas toutefois l’Inquisition de lui intenter un procès pour obscénité. Ce n’est que grâce à l’appui du puissant cardinal Luis María de Borbón y Vallabriga que le peintre fut miraculeusement acquitté.

Comme quoi, même quand ils sont d’accord entre eux, les experts peuvent se tromper. Et c’est donc à moi, qui n’y connaît rien en peinture, que revient le privilège de partager avec vous les véritables dessous de la Maja. Au figuré, bien évidemment. En vacances en Espagne (c’était il y a bien longtemps, avant la pandémie), j’ai lié amitié avec un doctorant en histoire de l’art, qui m’a tout révélé.

On a toujours cru que les Majas étaient deux, mais en réalité elles étaient cinq, unies comme les doigts de la main. Malheureusement, trois d’entre elles ont été volées à l’Académie royale de San Fernando, et en 1901 les deux peintures restantes ont été transférées au Prado. Il ne nous est donc plus possible d’admirer la Maja semi-desnuda, ni la Maja, ni la Maja semi-vestida. Comme je l’écrivais plus haut, elles formaient un tout, étant toutes les cinq attachées par le sommet à un axe central, autour duquel elles pouvaient tourner. Il ne s’agissait donc pas d’un mécanisme coulissant mais d’un système rotatif. En fait, le goyascope est l’ancêtre du cinéma, plus ancien que le phénakisticope (inventé par le belge Joseph Plateau en 1832) et même que le thaumatrope (inventé par l’astronome John Hershel et commercialisé par John Paris en 1825). Mais ces systèmes sont bien évidemment tous les trois basés sur le principe de la persistence rétinienne.

Vous vous posez bien sûr la question de savoir si dans le film de Goya la Maja se dénude ou se rhabille. Je suis d’avis qu’elle se rhabille. D’abord, comme je l’ai dit, pour des questions chronologiques de date de réalisation des peintures. Mais surtout parce qu’il est beaucoup plus érotique de se souvenir de la nudité entraperçue qu’être confronté en permanence à une exhibitionniste. Ceci dit, les goûts et les couleurs… La preuve en est la décision de la Poste espagnole, en 1930 d’émettre un timbre représentant la Maja nue. On comprend l’émoi des Espagnols imaginant ce qu’ils étaient en train de lécher pour coller le dit timbre sur leur enveloppe 😉 !

Cet article a 11 commentaires

  1. Walrus

    Je me demandais justement pourquoi on avait inventé le timbre auto-collant…
    Maintenant, je sais.
    Merci !

  2. heure-bleue

    Je sais maintenant que tu écris bien et que tu n’es pas dépourvu d’humour, la poste espagnole non plus.

  3. Tu crois que dans les années 30, les autorités espagnoles, « cul serré » comme elles étaient avaient pensé à la façon dont ‘Espagnol collait les timbres ?
    Une chose néanmoins est sûre, Goya avait une connaissance très précise de l’anatomie de la duchesse d’Albe… 😉
    Chouette devoir.

  4. Praline

    Merci pour cette page culturelle… mais je retiendrai la conclusion qui m’a fait rire, malgré que les timbres soient auto collants il y en a qui continuent de lécher.

  5. Julie

    Bravo pour le texte et la recherche…On y croit…D’ailleurs, c’est peut-être vrai…Tiens, j’ai fait aussi une allusion au timbre, dont les américains renvoyaient le courrier quand ils voyaient des timbres de nus.. Ces américains, si pudibonds, si shoking, mais capables de bien pires exhibitions qu’une jolie femme nue. Tiens, j’aimerais savoir ce qu’ils pensent du tableau de Courbet….Au moins, on se culture grâce aux blogs….

  6. alainx

    Tiens c’est drôle, j’avais l’intention de broder mon histoire autour du fameux timbre-poste ! Et puis j’ai abandonné.

    Quant aux timbres autocollants, ça n’arrange pas la police pour retrouver de l’ADN du timbré !

  7. Yvanne

    De l’histoire à l’imagination, quel texte Intéressant et drôle.!

  8. Passion Culture

    Il faut être un peu timbré pour divaguer sur un tableau aussi léché 🙂 .
    Merci pour vos commentaires !

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