Derrière le mur

Voici donc le soixante-sixième devoir du Goût. Impressionnant, non ?

Mais qu’est-ce qui a bien pu surprendre cet homme, l’affoler au point qu’on le pense fou ?
Vous avez certainement une idée. On en saura sans doute plus lundi…

Gustave COURBET – Le désespéré – 1845

Avant-hier, j’étais en train de laver la vaisselle de mon repas du soir quand on a frappé à la porte, ce qui m’a fortement surpris. Il faut vous dire que j’habite une petite cabane perdue au milieu de nulle part, sur un plateau désert, battu par les vents. J’avoue avoir même ressenti un peu de peur en réalisant que là, derrière la porte, il y avait quelqu’un qui voulait que je lui ouvre. Que me voulait-il ? Nous étions en plein hiver, en pleine nuit, en pleine tempête, en pleine pandémie, en plein confinement.

Au bout de quelques secondes, après qu’on eut frappé une seconde fois, je me suis décidé à aller ouvrir la porte. Après tout, que risquais-je ? Je ne possédais rien qu’on pût me voler. Je ne pouvais quand même pas laisser l’Inconnu dehors par le temps qu’il faisait.

« N’ayez pas peur, me dit-il. Je ne vous veux aucun mal. Je suis seulement un pauvre pélerin qui s’est égaré, qui a faim et soif, qui a froid et qui est fatigué. » Ce furent les seuls mots qu’il prononça ce soir là.

Je n’eus pas le coeur de lui refuser mon hospitalité. Je lui ai donné le quignon de pain qui me restait, lui ai réchauffé le peu de café qui achevait de refroidir au fond de la cafetière et suis monté lui préparer la chambre d’amis, qui n’avait plus accueilli personne depuis un an. D’accord. J’étais dans l’illégalité. L’Inconnu ne faisait pas partie de ma bulle et il n’avait rien à faire chez moi, surtout après le début du couvre-feu. Mais j’ai eu pitié de lui. Quand il eut fini de manger, il monta se coucher sans dire un mot, mais ses yeux parlaient pour lui et me remerciaient à leur manière.

Ce n’est qu’après le petit-déjeuner, pris en silence, au moment où il s’apprêtait à reprendre son chemin, qu’il s’adressa à moi pour la seconde fois.

« Merci ! Sans vous, peut-être serais-je mort de froid. Ou de faim. Merci ! Excusez-moi, la solitude ne rend pas éloquent et j’ai peu à peu perdu l’usage de la parole. Pour vous remercier, je voudrais vous offrir ce qu’il me reste de plus cher : un cadre magique qui permet de voir à travers les murs. Je vais vous l’accrocher. »

Joignant le geste à la parole, il planta un clou dans le mur qui fait face à la seule fenêtre de ma cabane et y suspendit son cadre. Et le miracle se produisit ; je voyais à travers le mur ! J’apercevais le ciel qui s’était nettoyé durant la nuit et la prairie qui s’étendait à perte de vue. Je lui ai dit combien j’étais heureux de ce merveilleux cadeau et l’ai raccompagné jusqu’à la porte. Ce n’est que quand je n’ai plus aperçu qu’un point qui se dirigeait vers l’horizon que je suis rentré à l’intérieur.

Je me suis approché du cadre miraculeux, et c’est à ce moment là que j’ai eu la peur de ma vie : derrière le mur se tenait un pauvre hère, échevelé, le regard hagard, la folie brillant au fond de ses yeux. Autant je m’étais senti en confiance avec l’Inconnu, autant ce vagabond me terrorisa. Heureusement, je porte toujours mon révolver à la ceinture. J’ai donc dégainé et me suis précipité à l’extérieur. Après avoir contourné la cabane, je m’apprêtais à lui enjoindre de déguerpir, mais c’était trop tard. Il avait sans doute eu aussi peur que moi, et il s’était déjà enfui.

De toute la journée, je n’eus plus le courage de regarder à travers le mur.

Aujourd’hui, j’ai craqué. Je me suis dit que c’était trop bête d’avoir un cadre magique et de ne pas en profiter. Alors, j’ai à nouveau regardé à travers le mur. Le temps s’était adouci, le soleil brillait dans un ciel azur. Mais horreur, quand je me suis approché, je me suis rendu compte que le vagabond était revenu. Il avait l’air encore plus dément que la veille. Je m’apprêtais à l’apostropher, mais quand j’ai vu que lui aussi voulait me parler, j’ai pris peur. Plus question cependant de lui courir après : j’ai dégainé et j’ai tiré à travers le mur, en fermant les yeux de honte, car c’était la première fois que je tuais quelqu’un. Quand le bruit de la détonation s’est estompé, j’ai rouvert les yeux et j’ai vu que le trou dans le mur s’était refermé. Il n’y avait plus à terre que quelques morceaux de verre.

Je me suis alors assis sur le sol et me suis mis à pleurer. La solitude rend fou.

 

Cet article a 13 commentaires

  1. Adrienne

    ah oui alors, complètement!
    pourtant on n’arrête pas de nous dire d’aller bien à temps voir un psychologue 😉

    1. Passion Culture

      Encore faut-il en choisir un bon 😉 !

  2. Whaou ! Quelle histoire.
    J’en retire que tu me confortes dans l’idée que la solitude est une des pires choses que je connaisse.
    Merci pour ce récit.

    1. Passion Culture

      Je suis de nature un peu solitaire, au point d’avoir parfois été traité d’asocial, mais je ne saurais pas vivre dans la solitude !

  3. heure-bleue

    Les miroirs devraient réfléchir avant de nous renvoyer notre image. Cocteau

    1. Passion Culture

      Merci pour cette citation !

  4. alainx

    Il faut se méfier des cadeaux des inconnus.
    Et aussi de tous ceux qui ont des miroirs magiques. Et en ce moment c’est fou comme il n’y en a qui nous en proposent pour regarder le passé qui n’est plus en nous berçant avec cette vieille rengaine de Claude François :
    « ça s’en va et ça revient… »
    ça reviendra pas !

  5. Yvanne

    J’ai aimé cette belle histoire – avec chute et ça, j’aime ! – qui tient en haleine jusqu’au bout. Avoir peur de son ombre, est-ce le début ou la fin de la folie ? Il ne faut pas sombrer cependant : ça va aller.

    1. Passion Culture

      Oui, ça ira,
      Ca ira,
      Le corona
      On l’aura.
      Et lui il l’aura
      Dans le baba !

  6. Praline

    En te lisant, j’étais parcourue de frissons ! mais…euh moi qui suis peureuse je ne suis pas folle… enfin je ne pense pas 🙂

  7. Gwen

    J’avais deviné qu’il s’agissait d’un miroir, mais juste avant la chute ! Je ne suis pas subtile comme tu vois, mais tu nous as tricoté un bien joli texte
    NB – La solitude ne me pèse pas : je suis toujours occupée !

    1. Passion Culture

      Merci ! Moi aussi, je suis toujours occupé, mais je ne saurais pas vivre dans la solitude complète.

  8. tiniak

    On ne pourra pourtant pas dire que tu n’as pas eu de Poe ! 😉

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