Pêche bizarre

Auguste Renoir – Le pêcheur à la ligne – 1874

Cette semaine, pour son devoir hebdomadaire, Le Goût a changé de style de peinture par rapport à la semaine passée. De Jack Vettriano, il est passé à Auguste Renoir. Quant à moi, à la demande générale, j’ai gardé les mêmes personnages.

En voyant « Le pêcheur à la ligne » de Renoir, m’est venue une question.
Mais que peuvent-ils bien penser, l’un et l’autre.
Ou l’un ou l’autre. L’une ? L’autre ?
Tentez donc de pénétrer leurs pensées d’ici lundi.

Bizarre. J’ai déjà lu deux fois ce journal, de la première ligne à la dernière, et je n’ai pas trouvé un seul mot à propos de l’assassinat de Rodolphe et a fortiori à propos de l’incarcération de Léon. Pour qu’un journal à sensation fasse l’impasse sur un tel sujet, c’est qu’il y anguille sous roche. Serait-ce Charles qui est derrière tout cela ?

Allons, je puis à nouveau pêcher en paix. Rodolphe est mort et Léon en prison. Emma n’a plus que moi. Il ne m’a pas été difficile de convaincre l’inspecteur de la culpabilité de Léon. Le plus délicat a été d’obtenir le silence des journalistes. Dieu sait ce qu’ils auraient bien pu découvrir et raconter sur mon compte. Un semaine de répit. Je n’ai pas besoin de plus. J’ai lancé ma ligne, dans quelques jours tout au plus, j’aurai attrapé un gros poisson qui me mettra définitivement à l’abri. Il ne me restera alors plus que le problème Emma. Impossible de savoir ce qu’elle pense, elle est insaisissable comme une anguille.

Rodolphe m’a dégoûtée dès le début de notre relation. Pas seulement parce qu’il suintait la richesse et la suffisance, mais surtout parce qu’il me considérait comme un thon. C’est mon maquereau de Léon qui me l’avait fait rencontrer. Tu verras, m’avait-il dit, il te fournira une dose de vaccin pour ton père ! Mais Léon espérait bien plus de doses, qu’il comptait revendre au marché noir. Je n’en pouvais plus de Léon. Peut-être avait-il raison ? Peut-être ne suis-je après tout qu’une morue ?

J’ai laissé courir le bruit que je cherchais un partenaire pour investir dans une société d’avenir. Je suis certain que l’un ou l’autre gogo mordra à l’hameçon. Sinon, au pis, il me faudra compter sur l’argent du père de Emma.

Je ne supporte plus Charles. Il est là, à côté de moi, ne se préoccupant que de sa pêche, insensible à mon ennui. Je voudrais qu’il me fasse la conversation, mais il reste muet comme une carpe. Et ce soir, quand nous nous mettrons au lit, il va me regarder de ses gros yeux de merlan frit et il faudra me résigner à passer à la casserole comme du fretin. Je ne le supporte plus.

Ca y est. J’ai fait une touche. Il ne me reste plus qu’à ramener ma ligne lentement, prudemment. La journée a été bonne, nul doute que la soirée ne le soit également.

A la troisième lecture, j’ai découvert un entrefilet intéressant, qui m’avait échappé lors de mes deux premières lectures. Dans la page financière. La société pharmaceutique pour laquelle Rodolphe travaillait est en redressement judiciaire et cherche un repreneur. Bizarre.

Cet article a 13 commentaires

  1. Pivoine

    Oui. Elle lit bien le journal. C’est une fine mouche (pour rester dans la métaphore).

  2. alainx

    Un texte tout en subtilités !
    La finesse du ton sur thon.
    Ça donne la pêche à Charles, tant qu’Emma ne sera pas ablette

    1. Passion Culture

      Merci 😉 !

  3. Emiliacelina

    elle n’attire pas la sympathie! Je plains le « pigeon » qui va se laisser prendre au piège !

    1. Passion Culture

      De quel piège parles-tu ?

    1. Passion Culture

      Tu as tout compris 😉 !

  4. Gwen

    Flaubert magistralement revisité ! Il fallait oser… tu l’as fait ! Bravo

    1. Passion Culture

      Merci !

  5. Célestine

    Magistral.
    Mais attention, le mot « bizarre » est un mot complotiste… 😉
    •.¸¸.•`•.¸¸☆

    1. Passion Culture

      Merci !
      Moi, j’ai écrit bizarre ? Comme c’est bizarre.

  6. Alexandra

    J’adore ce dialogue intérieur tout en finesse !

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