Noces d’émeraude

J’ai un problème avec le temps qui passe. Et plus le temps passe, plus ce problème prend de l’importance. Ni le passé, ni le présent, ni le futur ne trouvent grâce à mes yeux.

Il est évident que je suis encore plus sensible à cette problématique de la temporalité à l’occasion d’un anniversaire. Comme aujourd’hui, par exemple, puisque cela fait exactement quarante ans que Catherine et moi nous sommes mariés. Oui, je sais, fêter quarante ans de mariage en quasi quarantaine, ce n’est pas le top du top 🙁 . Quarante ans sans nuages ? Allons donc, rien de plus déprimant qu’un ciel uniformément bleu ! Mais jamais de pluies trop abondantes qui provoquent des inondations, jamais d’orages dévastateurs. Juste de temps en temps l’une ou l’autre ondée rafraîchissante. Bref, je cause, je cause, et pendant ce temps là le temps passe, il est temps de s’en préoccuper.

Faire-part de mariage – 3 mai 1980

Hier soir, déjà, nous avons fêté nos noces d’émeraude. Confinement oblige, nous n’avons bien évidemment pas pu faire cela au restaurant comme initialement prévu. Heureusement, l’un de nos restaurants préférés organisait justement ce week-end un service de plats à emporter. Un vrai délice ! Mais je m’égare.

A l’apéro, Catherine a mis un CD de Serge Lama, parce qu’elle sait que c’est un de mes chanteurs préférés. Nostalgie, quand tu nous tiens… Difficile d’écouter « Les ballons rouges », « Je suis malade », et bien d’autres chansons, sans éprouver (beaucoup) d’émotions. J’ai de plus en plus de problèmes avec le temps qui passe. Avec les regrets. Serge Lama n’est venu chanter à Namur qu’une fois. Je m’étais promis d’aller l’applaudir. Je ne l’ai pas fait. Je ne sais même plus pourquoi. Peut-être parce que c’était cher et que je suis radin ?

Je pleure sur le passé. Non pas tant parce que je le regrette – il serait malhonnête de ma part de nier que j’ai des regrets – mais simplement, justement, parce qu’il est passé. Finalement, je me rends compte – aussi bizarre que cela puisse paraître – que j’ai du mal à évoquer de bons souvenirs. Ce sont toujours les moins bons qui remontent à la surface.

Stop ! Arrêtons de nous affliger sur le passé. L’expérience du confinement et de ses incertitudes ne nous pousse-t-elle pas à savourer plutôt l’instant présent ? D’accord. D’accord. Je me surprends d’ailleurs à admirer le vert des arbres, le maintien aristocratique d’une tulipe, le bouquet d’un brin de muguet, tant de choses que d’habitude je ne remarque pas. Mais bon, cela suffit-il ? L’homme n’est-il pas avant tout un être de projets ? De ce point de vue, je n’ai pas à me plaindre, je déborde toujoujours de projets. Mais justement, c’est là que le bât blesse, cela déborde. Est-ce la cause, est-ce l’effet ? Je souffre de procrastination aiguë chronique. Durant ma vie professionnelle, j’avais beau jeu d’arguer de celle-ci pour excuser celle-là. Une fois à la retraite, j’ai bien été obligé de regarder la vérité en face : je suis incapable de simplement profiter du temps présent sans me projeter dans l’avenir. J’appelle cela ne rien faire. Impossible pour moi de rester des journées entières dans un fauteuil à faire des mots croisés ou des sudoku. Même lire des romans ou regarder des films à la télévision, cela ne peut suffire à remplir ma vie, quel que soit le plaisir que ces activités me procurent. Dans un premier temps, je me suis donné six mois, le temps de prendre mes marques de nouveau pensionné. Et puis voilà qu’au moment où je me disais qu’il me fallait trancher sur mon avenir, la pandémie de covid-19  est arrivée. L’occasion de prendre du recul, de se dire qu’on est finalement peu de choses (un ami a failli y rester) et que s’en remettre indéfiniment au lendemain, à la longue, s’assimile à un suicide intellectuel.

Si vous le voulez bien, j’en reviens quelques instants à Serge Lama, dont je parlais tout à l’heure. Il se fait qu’avant-hier nous avons eu l’occasion de le revoir dans une émission de variétés sur une chaîne française. A septante-sept ans, il est toujours dynamique et sa voix est toujours aussi prenante. Dans cette même émission, il y avait aussi Nana Mouskouri. Ce n’est pas vraiment une de mes chanteuses préférées, mais j’avoue avoir été impressionné par son allant, alors qu’elle a quatre-vingt-cinq ans ! Ceci pour dire qu’à soixante-quatre ans, je peux raisonnablement espérer avoir encore le temps – si Dieu me prête vie et santé, ce qu’il fait parfois – de mener à son terme l’un ou l’autre projet.

Mais pour cela, il faut que je m’oblige à faire des choix et à les assumer, à définir des priorités. Il est en effet impossible de tout lire (je n’oserais vous dire combien de livres m’attendent dans ma bibliothèque, combien de revues j’ai achetées les trouvant intéressantes, en me disant que je les lirais quand j’aurais le temps), tout regarder (combien de films sur mon disque dur ?), tout écouter (quand je pense que certains des CD que j’ai achetés, je ne les ai jamais vraiment écoutés, même le dernier de Serge Lama !). Impossible de me consacrer sérieusement à tout ce qui m’intéresse, à tout ce qui me tente : l’informatique, l’écriture, la photographie, la philosophie, la psychologie, le jeu d’échecs, etc, etc, etc…

Alors, il est temps d’avoir des projets pour nos prochaines quarante années, tant en couple qu’à titre individuel ! Alors en voici quelques uns en vrac :

  • écrire un roman (d’abord un). Ensuite on verra. La première ébauche d’un premier roman dort dans un tiroir depuis des années, et dans un fichier quelque part dans mon ordinateur se trouvent cinq ou six idées pour d’autres romans.
  • Monter un spectacle (one-man-show) sur le Temps. Vous aurez compris pourquoi ce thème me tient à coeur !
  • Aller à pied à Saint-Jacques de Compostelle
  • Acheter un camping-car et sillonner l’Europe (une fois que les frontières seront rouvertes)
  • etc…
  • etc…

Attention à ne pas trop charger la barque ! Il faut élaguer !

Vous l’aurez compris, après des quarantièmes rugissants, j’espère être bien parti pour des cinquantièmes hurlants, des soixantièmes mugissants, voire plus. Comme je le disais ce soir à mon épouse, je resigne pour quarante ans ! D’accord, c’est certainement utopiste, mais pas complètement impossible : après tout nous n’aurions que cent trois et cent quatre ans ! En ce qui me concerne, je ne suis pas contre l’idée de décéder victime du covid-59 😉 !

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