Le garçon de 74

C’est déjà le vingt-deuxième devoir du Goût des Autres, mais seulement ma deuxième participation. Voici ce qu’il nous propose :

Je sais bien pourquoi je suis là, au bord de cette route et ce qui m’y a amené mais vous ? Qu’est-ce qui a fait que vous y êtes ?
Dites-le, avec ou sans fleurs mais dites-le…

J’ai peur d’avoir été trop long. Si c’est le cas, n’hésitez pas à me le dire !


Maintenant que vous me posez la question, je commence à douter. Est-ce vraiment moi ce jeune homme de dix-huit ans, assis au bord de la route, un sac à dos à ses côtés ? Je scrute son visage, mais ne reconnaît que difficilement mes traits. Il est vrai que j’ai maintenant des valises sous les yeux et beaucoup moins de cheveux. Le seul point commun entre nous deux est le regard. Où on lit un immense appétit de vie.

Jusqu’à ce que je sois certain que c’est de moi qu’il s’agit, je l’appellerai donc le Garçon. Le garçon de 74. Puisque c’est cette année-là qu’il avait terminé ses humanités et que pour fêter cela il était descendu en auto-stop dans le sud de la France avec J-P, son ami de toujours. L’autorisation parentale n’avait pas été évidente à négocier, et quarante-cinq ans plus tard, j’en suis toujours à me demander comment il avait pu l’obtenir. En septembre, il allait entrer à l’Université et ses parents ont sans doute estimé qu’il était temps, après six ans de pensionnat, de lui laisser un peu de liberté et d’autonomie. Et puis, ils avaient confiance en J-P et comptaient sur lui pour chaperonner le garçon de 74.

Mais arrivés à Aix-en-Provence, J-P apprit que sa grand-mère venait de décéder. Cette nouvelle chamboula évidemment tous leurs plans. Un retour en train s’imposait pour J-P, et il n’y avait pas de raison pour que le garçon de 74 ne l’accompagne pas. La décision de poursuivre seul l’aventure et de rentrer en stop correspond si peu à mon caractère pusillanime que je préfère continuer à parler de lui à la troisième personne et l’appeler le garçon de 74.

Le jour où J-P l’a quitté pour rentrer vers Bruxelles, le garçon de 74 a eu beaucoup de chance. Il levait le pouce depuis seulement une demie-heure quand une Renault 8 s’est arrêtée pour le charger. Ce fut la seule fois du périple que le conducteur était une conductrice. Il s’agissait d’une jolie parisienne d’une vingtaine d’années qui passait le mois de juillet dans la maison de vacances de ses parents. A l’époque, la mixité n’existait pas dans nos écoles, ni a fortiori dans les internats. C’était donc la première fois de sa vie qu’il se trouvait en tête-à-tête avec une personne du sexe opposé, à peine plus âgée que lui, ce qui eut le don de le tétaniser. Quant à elle, elle avait fêté ses dix-huit ans dans l’effervescence de mai soixante-huit et elle ne souffrait manifestement pas des mêmes inhibitions que lui. Elle le mit donc rapidement à l’aise. Il lui expliqua leur descente vers le sud, leur envie d’assister au festival de théâtre de la cité des papes et le changement forcé de programme.

Comme il s’était mis à pleuvoir à seaux et que, décidément, elle était sympathique et accueillante, elle proposa de l’héberger, ce qu’il accepta avec gratitude. Après avoir partagé le repas du soir, il eut l’occasion de prendre une douche, un vrai plaisir après une semaine de nuits à la belle étoile ou en auberges de jeunesse spartiates. C’est lorsqu’il sortit de la douche que son aventure provençale bascula. Il était en train de s’essuyer quand elle entra dans la salle de bains, aussi nue que lui, plus même puisqu’elle n’avait pas de serviette. Mais elle était bien plus à l’aise que lui, semblant même s’amuser de son érection naissante. Face à son air gêné, elle ouvrit bien grand les bras, lui laissant admirer sa poitrine, et déclara, parodiant Jacques Brel qui à l’époque vivait encore : « Tu as voulu voir Avignon, tu as vu Florence ! » Vous ai-je dit qu’elle s’appelait Florence ? Puis elle ajouta avec une lueur malicieuse dans le regard : « J’ai oublié de te dire : je ne ferme jamais la porte de ma chambre. » Et avec un dernier clin d’oeil, elle quitta la salle de bains.

Et me voilà, le lendemain matin, assis au bord de la route, là où elle vient de me déposer, en plein bled, à contempler sa voiture qui s’éloigne de moi. Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Plus de dix fois je me suis levé pour la rejoindre. Plus de dix fois je me suis remis au lit, n’osant pas même sortir de ma chambre. Qu’aurais-je fait dans son lit, moi qui n’avait jamais ni caressé, ni embrassé ? Je savais que je n’aurais pas été à la hauteur, que je l’aurais déçue. Elle ne m’a rien dit ce matin. Dans son regard, il m’a juste semblé lire un peu de déception et beaucoup de commisération. Bientôt Florence sera trop loin pour que je distingue encore sa voiture. Elle quitte ma vie sans même y être vraiment entrée. Elle n’est plus que l’ombre d’un souvenir. Il n’y a que moi pour laisser passer de telles occasions ! Voilà pourquoi je sais que le garçon de 74 ne peut être que moi… Et puis, cela explique pourquoi je ne suis pas sur la photo, puisque c’est moi qui l’ai prise.

Je suis finalement rentré en train.

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10 réponses à Le garçon de 74

  1. heure-bleue dit :

    Elle a sans doute été vexée, dommage pour le garçon de 74, la jeune parisienne, elle ne passera pas ses vacances seules.

  2. Houla !
    Tu me rappelles une aventure voisine, et quand je l’ai revue quelques années plus tard elle m’a dit « ça irait mieux si un idiot qui n’est pas loin avait compris l’invitation »…
    Nous sommes bien moins entreprenants qu’on le pense.
    J’ai beaucoup aimé ton récit.

  3. Adrienne dit :

    comment ça, il n’est pas sur la photo? c’est pourtant son visage qu’on scrute, au début de l’histoire, et qu’on compare à celui qu’a le narrateur actuellement? ou j’ai mal compris?

    • Passion Culture dit :

      Effectivement, il n’est pas sur la photo… Mais ce souvenir est tellement ancré dans la mémoire du narrateur qu’il se revoit hors cadre. Mais c’est vrai que la première phrase peut prêter à confusion.

  4. alainx dit :

    Nymphomane ? Femme libérée ? Coup de foudre ?
    Le héros n’a pas eu le temps de vérifier…
    Tant mieux ou tant pis pour lui ! L’histoire ne repasse pas deux fois.

    Quant à la longueur du texte : il est vrai que les trois premiers paragraphes n’ont guère d’intérêt face au cœur de l’intrigue. Pourquoi nous expliquer tout cela ? Alors qu’à l’époque, faire du stop était monnaie courante…
    hormis cette remarque, c’est très bien écrit et vivant.

    • Passion Culture dit :

      Merci pour tes commentaires. Ceci dit, je n’écris pas que pour les « jeunes » de ma génération ;-), et je ne suis pas certain que les jeunes d’aujourd’hui s’imaginent que nous partions en vacances en stop.

  5. colombine dit :

    il semble que ce soit du vécu… très bien raconté et tellement humain les occasions manquées !

    • Passion Culture dit :

      Merci pour ton commentaire. Mais ce n’est pas du vécu stricto sensu. Les sources d’inspiration sont nombreuses. Entre autres mes dernières lectures : Mémoire de fille de Annie Ernaux (où elle évoque la fille de 58) et Par les routes de Sylvain Prudhomme (où le personnage central est un adepte forcené du stop). Ceci dit, c’est vrai qu’à la fin des mes études, je suis descendu en Provence en stop avec un ami, mais nous ne nous sommes pas quittés. C’est vrai que nous avons avons été pris en stop par une parisienne sympa qui nous a hébergés, mais son âge avancé nous a protégé de tout fantasme 😉 … Et c’est vrai que j’étais timide avec les filles…

  6. Jean-Claude dit :

    Bonjour,
    Inutile de dire « avec moi ça n’aurait pas fait un pli » pour se mettre en valeur, d’ailleurs je l’ai pas dit.
    Très bon texte, que j’ai eu plaisir à lire.
    Coïncidence, Aix en Provence, j’y fus en 1970 pour un festival, non de théâtre, mais de rock :
    http://chansongrise.canalblog.com/archives/2019/12/31/37680217.html

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